Maroc 2020

10 janvier 2008

Tout ça pour ça : le destin du Maroc

J'ai passé récemment quelques mois aux Etats Unis. Le pays qui concentre le quart du PIB mondial et qui symbolise ce que les économistes appellent la "frontière technologique mondiale". Cette expression absconse a une signification très précise dans l'esprit opaque des économistes : le système économique américain est le plus efficient du monde, et toutes les économies de la planète ont vocation à converger vers ce niveau de sophistication, dans un processus vertueux de "transition dynamique". En me promenant dans les rues de washington ou de New York, en arpentant les allées des immenses mall, une idée a pris la forme d'une obsession: c'est donc cela la frontière technologique mondiale ? Est ce bien l'aboutissement des efforts acharnés de millions de travailleurs, d'inventeurs, d'entrepreneurs, de managers ? C'est cela le modèle que le reste du monde doit s'empresser d'imiter ? Des hordes de consommateurs hystériques  qui s'extasient devant le dernier iphone, qui profitent des "sale" pour acheter des lots de caleçons chez Banana Republic et qui atteignent la plenitude  en regardant Die Hard 4 les genoux encombrés d'un combo dégoulinant de graisse.  Et puis un sentiment de mélancolie inouie s'est emparé de moi. 

J'ai toute ma (courte) vie durant, considéré que le développement économique était un sujet de reflexion d'une noblesse singulière. J'ai été enthousiasmé par la phrase célèbre de Robert Lucas, prix nobel d'économie, où il affirmait "qu'après avoir réflechi au moins une fois à question de la croissance économique, on ne peut plus penser à autre chose".  Et je me retrouve à cet instant, dans la patrie du développement économique, constatant ses fruits, et considérant que le spectacle qui s'étale sous mes yeux est d'une trivialité désarmante, qui confine à la médiocrité. Un nom me vient à l'esprit : Veblen. Un vieux souvenir d'école qui a affleuré des limbes de ma mémoire. C'est un économiste hetérodoxe passionant, dont la théorie sur la consommation ostentatoire fait pleinement écho à mon désarroi. (article wikipedia).

Tant de grands esprits, de grands économistes, de grandes âmes se sont consacrés au développement des pays pauvres, pour qu'en définitive, les pauvres, les indigents, les damnés de la terre, se transforment en consommateurs hytériques arpentant délurés des mall sans âme. Finalement qu'est ce que le développement ? un grand récit animé par un souffle de la force de l'Illiade, mais qui se conclut en émission de télé-achat (je suis très fier de cette phrase, je vous encourage à la diffuser autour de vous, pour briller notamment dans les diners en ville).

La sensation désabusée qui m'a submergé dans ce mall à propos du développement économique, Toqueville l'avait ressenti en étudiant la démocratie en amérique. La passion démocratique disait-il, c'est l'égalité (et non la liberté),  qui conduit inéxorablement au nivellement des conditions. Pour cette raison, de nombreux intellectuels ont tenu la démocratie dans un mépris aristocratique. Je me suis mis modestement dans leurs pas, commençant à mépriser le développement économique, parce qu'il fabriquait des zombis-consommateurs.    

De retour au Maroc, quelques heures après l'atterrissage de mon avion, un enfant-mendiant s'agglutine à la fenetre de ma voiture, implorant une obole.  Adieu Toqueville, bonjour Misère. Dans l'urgence de la situation, je change brusquement de théorie et  je renonce à mes spéculations de bourgeois cultivé. Entre la misère qui crève le coeur et mes coquetteries intellectuelles contre la société de consommation, je milite sans hesiter pour un peuple de consommateurs américanisés, aussi médiocres que riches. C'est cela peut être, le sens profond du développement économique, et c'est probablement l'horizon indépassable du destin marocain.

Posté par ysaadani à 01:04 - Commentaires [1] - Permalien [#]